Je vais vous raconter comment j’ai levé plus de 7 millions d’euros pour Ledger, en racontant un peu n’importe quoi.
Fin 2016 : 50 portes qui claquent
Nous sommes fin 2016, le Bitcoin est alors à 600 euros sur un marché en plein repli, et Ledger perd chaque mois beaucoup d’argent. Nous devons absolument lever des fonds pour continuer l’aventure.
Je prends alors mon bâton de pèlerin, et je pitche plus de 50 fonds d’investissement. 50 échecs et 50 portes qui me claquent à la figure. En effet, personne ne croit plus au Bitcoin et personne ne voit l’intérêt de notre technologie de sécurisation de crypto-actifs.
Et alors que tout semble perdu, je croise la route de MAIF Avenir, le fonds d’investissement de l’assureur MAIF. Ils font le constat lucide que leur métier d’assureur est fortement à risque et qu’ils doivent se réinventer.
C’est l’époque de la hype de la blockchain, c’est-à-dire utiliser la technologie de consensus décentralisée mais sans token de valeur. En résumé, du bon bullshit voué à l’échec.
Mais je vois que MAIF Avenir souhaite ardemment explorer ce secteur, et je m’engouffre dans la brèche. J’adapte le pitch Ledger en mettant complètement de côté le Bitcoin et nos solutions de sécurité, et réinvente l’entreprise en consulting d’idéation blockchain.
Je raconte une histoire à laquelle je ne crois absolument pas, et je ne renonce évidemment pas à la vision initiale de Ledger, mais je suis prêt à tous les compromis pour sauver la boîte.
La mayonnaise prend, MAIF emmène le tour de table et nous fait un chèque de 2 millions d’euros. Cela déclenche ensuite une vague d’intérêt de la part d’autres investisseurs et en février 2017, nous finalisons le tour avec un total de 7 millions d’euros.
Alors vous vous doutez bien que l’histoire ne s’arrête pas là, et que MAIF a fini par se rendre compte que Ledger ne faisait pas réellement de l’idéation blockchain.
La suite : MAIF découvre le Bitcoin
Quelques semaines après leur investissement, le marché crypto explose, le Bitcoin monte dans les tours, et les ventes de Ledger décollent. On passe de 50 000 euros de revenus par mois, à 50 000 euros par jour !
Vient alors le premier conseil d’administration avec MAIF.
Très rapidement l’ambiance tourne au vinaigre. MAIF comprend évidemment que notre positionnement blockchain entreprise est inexistant, et est très mal à l’aise avec la forte coloration Bitcoin de notre activité.
À ce moment-là, il paraît évident pour tout le monde que Ledger va devenir très très gros, et qu’il va falloir vite lever des dizaines de millions d’euros pour structurer l’entreprise et absorber la croissance sans exploser en vol.
Cependant, impossible de réaliser une telle opération avec à bord un investisseur important en désaccord total avec la stratégie de l’entreprise.
Alors quoi faire ?
Une seule solution : j’appelle MAIF et je leur fais une proposition qu’ils ne peuvent pas refuser.
Je leur propose d’acquérir pour 4 millions d’euros les actions Ledger qu’ils venaient d’acheter 2 millions.
Ils acceptent et c’est ainsi que MAIF Avenir fait une opération financière incroyable : ils doublent leur investissement cash en moins de six mois.
Deux leçons
Je retiens de cette aventure deux leçons : la première, c’est qu’en business la fin justifie toujours les moyens, j’ai fait ce qu’il fallait en racontant à MAIF l’histoire qu’ils avaient envie d’entendre ; la seconde, c’est qu’il ne faut pas être gagne-petit. J’aurais pu tenter de tordre le bras à MAIF pour les sortir à 3 millions ou même 2 millions, au lieu de 4, car je savais qu’ils ne pouvaient pas rester au capital de Ledger. Mais j’aurais alors pris le risque de faire traîner l’opération et passer à côté du véritable objectif.
Car aujourd’hui ces 4 millions d’euros, ils en valent 70. Et c’est ça le fin mot de l’histoire.
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